Jour de ressac,
Maylis de Kerangal,Ed. Gallimard, 2024
Mot de l'éditeur :
"Finalement, il vous dit quelque chose, notre homme ? Nous arrivions à hauteur de Gonfreville-l'Orcher, la raffinerie sortait de terre, indéchiffrable et nébuleuse, façon Gotham City, une autre ville derrière la ville, j'ai baissé ma vitre et inhalé longuement, le nez orienté vers les tours de distillation, vers ce Meccano démentiel. L'étrange puanteur s'engouffrait dans la voiture, mélange d'hydrocarbures, de sel et de poudre. Il m'a intimé de refermer, avant de m'interroger de nouveau, pourquoi avais-je finalement demandé à voir le corps ? C'est que vous y avez repensé, c'est que quelque chose a dû vous revenir. Oui, j'y avais repensé. Qu'est-ce qu'il s'imaginait. Je n'avais pratiquement fait que penser à ça depuis ce matin, mais y penser avait fini par prendre la forme d'une ville, d'un premier amour, la forme d'un porte-conteneurs."
Dealer : Livres in room, Saint-Pol-de-Léon (29)
Ma lecture :
J'ai demandé à ma libraire un livre de poche avec une belle écriture : elle m'a tendu Jour de ressac et m'a offert une déambulation fantomatique au cœur du Havre.
Tout commence lorsque la narratrice reçoit un coup de téléphone de la police du Havre : un corps a été retrouvé mort près des docks, avec dans la main un simple papier portant son numéro de téléphone. Il leur est impossible de l'identifier.
Dès lors, avec son écriture organique, tantôt saccadée, tantôt vaporeuse, Maylis de Kerangal nous entraîne dans une ville grise, du présent jusqu’aux méandres de la mémoire. Le lecteur doit s'armer de patience et de vigilance pour s'adapter à cette écriture et, finalement, par sa grâce même, se laisser happer par la vague, glisser au cœur de l'introspection de la narratrice. Qui est cet homme découvert mort ? L'a-t-elle connu plus jeune ? Veut-elle seulement le savoir ? Elle prend pourtant un train depuis Paris, en restant évasive avec son mari et sa fille, pour retourner dans le Havre de son enfance, teinté par près de vingt ans d'absence.
Le rythme de lecture est lent et gris, à l’image de cette vague qui vient battre la ville. Le Havre, d'ailleurs, devient un personnage à part entière du roman, véritable porteur de mémoire, de la Seconde Guerre mondiale à la découverte de ce corps. Le Havre bombardé, Le Havre détruit, Le Havre reconstruit. Peut-on également reconstruire sa mémoire ? Y enfouir les bombes de notre passé ?
Au départ, j'ai été désarçonnée par cette écriture qui paraît décousue, mais qui m'a révélé toute sa splendeur une fois que je me suis laissée porter par le flux et le reflux du récit. J'y ai vu du Modiano, arraché à son brouillard parisien pour se fondre dans les embruns normands. Cette même déambulation fantomatique dans une ville aux multiples temporalités et nuances.
En refermant ce livre, il reste ce mouvement intérieur, comme un ressac intime, qui continue longtemps après la dernière page à revenir battre la rive de la mémoire. Entendez-vous ce ressac ?

Avis des lecteurs:
Et vous, qu'en pensez-vous ?